Janua Vera – Jean Philippe Jaworski

Pour inaugurer ces chroniques, mon choix s’est porté sur un livre que j’ai longtemps eu envie de lire et qui est resté dans les tréfonds de ma PAL mentale pendant des années pour je ne sais quelle raison. Grosse erreur.
De Jean-Philippe Jaworski je connaissais Gagner la guerre, qui m’a réconcilié avec la fantasy et que j’essayais de refourguer à tout le monde pendant mon stage en librairie, et Même pas mort, qui a pratiquement privé ma famille de ma présence à Noël dernier. Tu l’as compris, lecteur, je suis un ardent défenseur de Jaworski, et si tu recherches une analyse littéraire objective, tu n’es pas au bon endroit. Finalement, la lecture de la critique de Nébal  m’a décidé à acheter l’intégrale du Vieux Royaume, parue l’an dernier chez Folio SF, qui contient Janua Vera dans sa version « + » et Gagner la guerre. Ayant pas mal de choses à dire sur l’ouvrage, les deux œuvres seront traitées dans des chroniques séparées. Penchons nous donc dans un premier temps sur Janua Vera.


Parue en 2008 aux Moutons Électriques, il s’agit de la première œuvre de fiction publiée de Jean-Philippe Jaworski, chroniqueur historique de Casus Belli et auteur de deux JdR, Tiers Age dans l’univers de Tolkien, et Te Deum pour un massacre, qui est un jeu de rôle historique prenant essentiellement place à Lyon pendant les guerres de religion. Ce dernier fera probablement l’objet d’une chronique prochainement. L’auteur a depuis publié les deux premières parties d’une quadrilogie de fantasy historique consacrée aux celtes, Rois du monde.
Les nouvelles qui composent Janua Vera sont situées dans les restes du Vieux Royaume, entité politique autrefois unifiée sous la bannière des rois de Léomance. Mais Léomance a chût depuis des siècles, et son territoire est à présent éclaté en plusieurs nations indépendantes, telles que le duché de Bromaël et la cité de Ciudalià, clairement inspirée des républiques marchandes italiennes, comme Gênes et Venise. Hors de ces pôles de civilisation se trouvent des terres désolées comme les Landes Grises et les terres tribales de l’Ouromagne, qui portent encore les stigmates de la magie effroyable qui y a été utilisée à des fins guerrières. Loin des frontières de Léomance, les royaumes elfes et nains se désintéressent des affaires des hommes et punissent sévèrement quiconque ose s’introduire sur leurs terres. Cette dernière remarque donne le ton du recueil. Ici la fantasy se fait subtile, préférant le folklore local et les réminiscences d’une magie disparue depuis des siècles, aux mauvaises resucées tolkienisantes qui inondent les étals des libraires. Jean-Philippe Jaworski taille cet univers brut tel un orfèvre pour offrir à ses lecteurs un petit bijou dans un fort bel écrin.
Première nouvelle éponyme, « Janua Vera » prends place près de mille ans avant les suivantes et constitue une introduction à l’univers du Vieux Royaume, en contant sa fondation par Leodegar le Resplendissant, Dieu-Roi de Léomance. Cette nouvelle est une véritable janua vera, expression que Jaworski emprunte au lexique chrétien, qui signifie « porte d’entrée ». Cela explique probablement sa structure narrative qui évoque le récit mythique. Nous suivons un roi tourmenté par un rêve, assez éloigné des problématiques royales et divines qui devraient lui incomber. J’ai trouvé que la narration était enfermée dans un rythme adapté au style mythique choisi. Peut être que le décalage entre l’action et le style est justement ce qui donne à ce texte son intérêt, hélas, je suis passé à coté. Fort heureusement, ce n’est pas le cas du reste du recueil, dont l’écriture soignée m’a tenu en haleine jusqu’aux dernières lignes.

Nous faisons un saut de quelques siècles avec « Montefellone », qui raconte l’éclatement définitif du Royaume de Léomance, à la faveur de la guerre d’indépendance de Ciudalià. La nouvelle fait la part belle aux scènes de bataille rangée décrites avec brio. L’immersion dans le chaos de la guerre est totale.

Avec « Mauvaise donne », Jaworski nous présente son personnage le plus attachant, don Benvenuto Gesufàl, assassin de la Guilde des Chuchoteurs, qui devra user de toute son intelligence et de sa roublardise pour se sortir du merdier dans lequel les intrigues politiques des puissants de sa cité l’ont fourré. La finesse et la gouaille de Benvenuto sont un bol d’air frais, qui tranche avec l’atmosphère viciée et corrompue de Ciudalià, que le truand nous fait visiter au cours de sa cavale. Ce texte est le plus long (plus de 100 pages) et le plus réussi du recueil à mon avis. Nous aurons le plaisir de retrouver Benvenuto quelques mois après les événements de « Mauvaise donne » dans Gagner la guerre, où les mésaventures et les intrigues de ce soudard fort en gueule sont développées sur près de 800 pages.

« Le service des dames » met en scène le chevalier aux épines, qui est contraint de jeter le gant à un noble du duché de Bromaël afin de laver l’honneur d’une mystérieuse dame, et ainsi gagner le droit de franchir un gué. Ce pastiche de roman courtois est l’occasion d’un jeu de dupes aux lourdes conséquences. Les références à Chrétien de Troyes sont subtiles et donnent tout son intérêt à une intrigue plutôt classique mais diablement bien écrite.

« Une offrande très précieuse » et « Le conte de Suzelle » m’ont posé un sérieux problème. Ces textes m’ont à la fois intéressé et barbé. Je vais expliquer cette contradiction. Je n’ai pas été passionné par la première nouvelle, qui narre la lutte d’un guerrier Ouromand pour la survie, après une bataille sanglante où il a été blessé et de sa rencontre avec une sorcière dans une forêt sombre. La nouvelle traite la problématique du deuil de façon parfois confuse. Mais ça devient tricky quand on comprend que la confusion apparente est probablement intentionnelle, et sert à faire perdre ses repères au lecteur, à l’image de notre barbare perdu dans sa forêt et son délire fiévreux. Malin mais déjà vu.Le second texte est une fable pastorale bien cruelle, de l’innocence de l’enfance à la perte des illusions. La banalité de la vie de la paysanne qui sert de personnage est bien relatée. Peut être trop bien car je me suis parfois légèrement ennuyé… Mais encore une fois je suis gêné car la démarche semble tout à fait volontaire. L’ennui du lecteur n’est-il pas un écho de l’ennui existentiel de Suzelle, qui passe sa vie à attendre une chimère? Une certaine mélancolie se dégage du conte. Ne noircissons pas trop le tableau, ces textes sont loin d’être mauvais, mais me laissent une impression mitigée et ambiguë. Ils sont rédigés avec la même plume subtile que les autres, et leur faiblesse n’est que relative à l’excellence du reste du recueil.

Nous pourrions résumer « Jour de guigne » par la simple idée qu’il suffit d’une très mauvaise journée pour voir une vie basculer. Le bon Maître Calame, scribouillard à l’Académie des Enregistrements de Bourg-Preux se rend compte en sortant de chez lui pour se rendre au travail, qu’il a une poisse de tous les diables. Le pauvre homme a attrapé le syndrome du Palimpseste, et va devoir tout risquer pour s’en débarrasser, avant que la fâcheuse propension des tuiles à se détacher des toits et autres incidents regrettables ne le tuent. Cette nouvelle dénote avec le reste du recueil, dans l’ensemble plutôt sombre. L’humour absurde de Pratchett n’est jamais très loin. Ce texte incroyablement drôle est un de mes coups de cœur.

« Un amour dévorant » est le texte le plus ouvertement fantasy du recueil. Un village au cœur de la forêt est hanté par deux présences dans les bois. Deux appeleurs, comme les nomment les gens du cru, se livrent à une poursuite macabre. Un prêtre du Desséché, le culte qui prend en charge les rites mortuaires, soupçonne des âmes en peine et mène l’enquête. A travers les témoignages de divers habitants du village, le gyrovague va devoir percer le voile de mystère qui entoure cette bourgade.

« Comment Blandin fut perdu » est, avec Montefellone, un ajout de cette seconde édition de Janua Vera. Je recommande chaudement ce texte à tous les amateurs d’art médiéval et de la Renaissance. Le peintre Albinello prend en apprentissage Frère Blandin, à la demande du clergé de la Vieille Déesse. Blandin est un élève exceptionnellement doué, auquel Albinello n’a pas grand chose à apprendre. Mais un visage féminin revient continuellement dans son œuvre, et Albinello va devoir percer à jour la raison de cette obsession. J’ai vraiment adoré ce texte, et c’est une nouvelle fois pour son style. Jean-Philippe Jaworski nous fait voir les tableaux de Blandin, nous communique son obsession. Un tour de force stylistique.

Enfin, « Le confident » nous introduit aux rites du culte des nécrophores, rapidement évoqués dans « Un amour dévorant ». Nous passons une quinzaine de pages troublantes en compagnie d’un moine fanatique qui a fait vœu d’obscurité. Il vit enfermé dans le noir depuis des années, et nous narre les péripéties nécessairement palpitantes de son existence recluse. Blague à part, ce texte est vraiment étrange, mais terriblement efficace.


   Janua Vera est un grand livre. Je ne suis pas très réceptif habituellement au format de la nouvelle, préférant des développements plus conséquents. Mais là je me suis fait avoir. Je n’ai pas réussi à lâcher le foutu bouquin. En tant que rôliste, j’ai ressenti entre les lignes le travail de création du MJ Jaworski, tant ce Vieux Royaume est cohérent, et troublant. En tant que lecteur, j’ai parcouru ce recueil avec émerveillement et admiration pour un travail stylistique qui rivalise avec nombre de classiques de la littérature. A l’exception des deux premiers textes, qui posent quelques notions historiques, les nouvelles qui composent Janua Vera sont autant de nouveaux lieux qui s’ajoutent à la subtile géographie du Vieux Royaume. Un univers superbe est posé, qui servira de cadre à Gagner la guerre, le long roman qui suit le présent ouvrage.

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